Se construire- Compagnie (S)-Vrai


Crédit photo : Nathaniel Halberstam

Le théâtre de la Poudrerie, ou le théâtre participatif

La compagnie (S) -Vrai, en résidence  en 2020 au théâtre de la Poudrerie s’est nourrie des témoignages des habitants de Sevran pour créer un spectacle hors-les-murs.

Car le théâtre de la Poudrerie est un théâtre sans salle : en attendant la création d’un «  Tiers-lieu fédérateur», qui sera conçu comme une maison où les disciplines artistiques et les débats citoyens se rassembleront, le spectacle s’invite à domicile. Quelle que soit la taille de votre appartement, la troupe vient chez vous, pousse les meubles, aménage une scène et donne le meilleur pour les quelques amis ou voisins qui viennent là, faire de votre intimité le lieu de questions transcendantes.

Si vous vous avez du mal à vous représenter un genre de spectacle si peu ordinaire, allez voir ici, vous serez vite charmé par la formule : [1] 

            Alors bien sûr, il n’est pas possible en ce moment de voir des spectacles vivants, même comme ça, même en comité réduit. Le seul endroit où l’on puisse encore réunir des spectateurs, c’est l’école ! 

C’est donc dans une petite salle d’un collège de Tremblay-en-France que j’ai pu assister à la représentation de la pièce Se Construire, dont j’ai envie de parler ici pour partager un peu de ces particules de vie élémentaire que la culture en chair et en os délivre sans restriction, mais aussi parce que cette pièce réfléchit avec humour et sincérité notre -encore- inexplorée condition d’humains-confinés.

Un  théâtre du réel «  en dehors du centre » 

Jana Klein et Stéphane Schoukroun écrivent et mettent en scène ensemble, dans une écriture dite de « plateau ». Ils ont résidé à Sevran, parce que la ville est en dehors du centre, et ils aiment ça, eux, les lieux, les gens, les sujets périphériques.


Crédit photo : Nathaniel Halberstam / ville de Sevran

Leur projet d’origine : recueillir des témoignages pour déconstruire les clichés sur la banlieue et monter en scène la mosaïque des parcours de vie qui se construisent ici, comme ailleurs.

C’est un procédé d’écriture qu’ils affectionnent parce qu’il les maintient à fleur de réel. La fiction du théâtre s’élabore souvent, pour eux, à partir d’enquêtes : en 2016, l’histoire s’écrit avec des jeunes patients d’un hôpital de jour, à la Maison des Métallos. En 2018, c’est la rencontre avec les habitants de Clichy-sous-bois qui sera le fil rouge de «  Construire », un spectacle participatif, sorte de palimpseste de «  Se construire ».  

Se construire : une création avec et pour les habitants

Si exprimer les dessous des principes dramaturgiques est devenu presque une convention théâtrale contemporaine, il est plus rare de voir sur scène la «  cuisine » de la pièce, à savoir sa répétition. Pourtant, Jana et Stephane, pris de court par le confinement, n’ont pas pu monter la pièce qu’ils espéraient. Ne leur restent que des extraits de témoignages téléphoniques qui les traversent comme des signaux sonores venus de la vie d’avant, celle où on pouvait voir les visages des gens, toucher leurs émotions. Mais comment faire, à l’heure de cet aujourd’hui dystopique daté de 2023, après trois ans de confinement, pour encore extraire le suc de ces vies racontées au téléphone ? Est-ce qu’une vérité peut encore s’en dégager ? Comment ne pas retranscrire des clichés sur la banlieue, quand on en est éloigné ? A quel point en est-on éloigné ?

Dans un décor minimaliste qui raconte à lui seul l’enfermement que nous avons tous vécu entre un fauteuil, une table imaginaire et des écrans, Jana ne croit plus au spectacle qu’ils voudraient monter, Stéphane n’arrive plus à communiquer avec sa fille, l’adolescente ne sort plus de sa chambre. La mise en scène du désir de créer exacerbe la frustration du confinement : tout ce qui aurait dû être ne sera pas.

«  On ne finit jamais de se nourrir, de se construire et d’apprendre »

Et pourtant, le spectacle se crée sous nos yeux. Il émerge, et avec lui, l’espoir que c’est possible, que tout ça va s’arrêter, qu’on va pouvoir sortir, retourner au théâtre, mettre en scène, jouer.

Comme une métaphore de la prolifération de la vie, à partir d’une cellule qui s’est réduite au minimum familial, émergent pourtant les questionnements sur l’identité   – qu’est-ce que nos grands-parents voyaient depuis la fenêtre de leur chambre quand ils étaient enfants ? – Le mien, il voyait un champ d’orangers… De quoi rêve-t-on là-bas, de l’autre côté de l’enregistrement téléphonique ? Celle-ci voudrait pouvoir construire une maison pour sa petite sœur, celui-là voit des fleurs sur les trottoirs, Stéphane rêve de parler à sa fille, la gardienne rêve d’un pont, le spectateur rêve d’un spectacle… et ainsi, de questionnements en partage, les identités des uns se tissent avec les rêves des autres.

Le théâtre comme expérience partagée

Alors nous, on est là, on est spectateurs mais on comprend qu’on est surtout la matière épaisse de la pièce, les collégiens avec lesquels le synopsis d’un film se crée, les gens de la banlieue sans laquelle il n’y a plus de centre, alors on se sent investi, on a envie de répondre directement aux comédiens, on suit leur regard qui interpelle le voisin par la fenêtre, parce qu’il ne se contente pas d’être crédible, ce personnage imaginaire; il est même hyper réel le voisin, jusqu’à ce qu’une cellule poétique simple et imagée comme un poème de Prévert[2] le renvoie à l’artefact dont il est le produit «  Il s’est réveillé la nuit … ça faisait des semaines qu’il ne dormait plus, il s’est levé, il est allé dans la salle de bain, il s’est regardé dans le miroir, il s’est passé la main sur le visage, il ne s’est pas reconnu. (…) Il s’est arrêté au bord de la falaise, il est sorti de sa bagnole, il a vu le soleil se lever sur l’océan. Il a basculé sa tête en arrière et il a crié »

Et c’est ainsi que le théâtre retourne au théâtre, non sans nous avoir embarqué préalablement avec lui sur la scène de nos propres constructions.


[1] : Théâtre de la Poudrerie

[2] Je pense ici à «  Déjeuner du matin »

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