Valentine Goby, Murène, Acte Sud, 2019

Comment affronte-t-on une brisure aussi radicale de l’élan de vie ? Est-ce que la lecture d’un accident de la vie aussi sinistre ne va pas alimenter nos peurs, affaiblir notre croyance vitale, fragiliser la ridicule réserve de courage dans laquelle nous puisons déjà chaque jour, en ces temps corona-virés de destruction de notre hôpital, de notre école, de notre solidarité, pour ne pas nous laisser aller à la morosité ?

Valentine Goby a compris : comme à son personnage, elle inocule au lecteur une dose suffisante d’espoir, dès le début, pour pouvoir tenir. C’est le rôle du médecin, qui essaie d’insuffler à la mère l’idée de la chance, celle d’avoir son fils en vie. Ce faisant, il «  (…) allume une lumière, provisionne du jour pour la nuit qui vient. », lui donne la force d’entendre qu’il a dû l’amputer des deux bras.

Valentine Goby, elle, provisionne d’espoir le lecteur dès l’ouverture du roman, par une écriture tout en actions et en sensations, qui  épouse le rythme du cœur et du désir.

C’est François que l’on tente de suivre, à bout de souffle : son corps pressé, impatient de rejoindre Nine, corps encore entier qui court à travers Paris, les phrases nominales qui n’ont pas le temps de commenter ; tout est sensation, tension du désir, mécanique du corps en marche vers une ultime cabriole, salutation amoureuse volée au sommet d’un échafaudage et qui sera, en fait, un dernier adieu.

Cette énergie électrise le lecteur, délivre à notre insu la dose d’adrénaline qui nous permettra de supporter, à quelques pages de là, le drame absolu, celui qui interrompt sans appel la trajectoire du bonheur, dans une ville enneigée des Ardennes. La mère, qui se rend au chevet de son fils «  (..) compte sur l’hiver pour corseter l’effroi ».

Voilà. C’est cela : nous sommes «  corsetés » en ce début de roman, pour vivre avec François une aventure qui (re)commence aux origines de l’espèce, là où « (…) on a moqué Darwin qui tentait d’expliquer l’origine des mammifères marins par la mutation d’animaux terrestres. »

La mutation de l’espèce, à rebours des idées reçues

De fœtus à enfant, d’enfant à homme, d’homme amputé à homme-nageur : l’évolution de François est aussi extraordinaire que celle de l’espèce humaine qui, comme Darwin le savait, ne suit pas toujours le chemin que l’on croit. En effet, des fossiles lui ont donné raison depuis : les baleines descendent vraiment d’une antilope «  Il y a eu un retour à l’eau. »  Etrange ? Ou juste impensé ?

Après son accident, François ne souhaite qu’une chose : devenir invisible. Sa silhouette à deux membres n’est pas acceptable dans les rues, car «  (…) plus on s’écarte du modèle dominant, plus on glisse vers l’exclusion. ».  Malgré le désespoir qui le guette à chaque coin de phrase, il s’ingénie à trouver des solutions pour affronter les gestes quotidiens ( manger, se laver, s’habiller, ouvrir une porte….) et deviendra, à force de courage, l’ un des premiers nageurs amputé bi-fémoral de l’histoire du handi-sport.

En 1956, le terme n’existe pas : c’est l’Association des Mutilés de France qui œuvre à la création d’une fédération mondiale du sport, à laquelle tout le monde de participer. Car  aux jeux de Stoke Mandeville[1], seules les personnes atteintes de paralysie entraient en compétition.

Athlètes aux jeux de Stoke Mandeville, 1960
Athlètes aux jeux de Stoke Mandeville, 1960, Rome // Via Flickr

Le soir, dans cette piscine du 19e arrondissement, en dehors du regard des « valides », s’expose  un monde de « combinaisons curieuses » : aucun de ces corps amputés ne se ressemble. C’est cela d’ailleurs qui posera problème lorsque viendra le temps des compétitions : comment établir des catégories, là où chaque corps ne réfléchit que son histoire singulière ?

Au bord de cette piscine, Valentine Goby décrit le cliché sordide, l’assemblage improbable de nageurs sans jambes, sans bras, sans mains. Elle le fait depuis le point de vue de François, qui voudrait, comme nous tous, être ailleurs, ne pas être enfermé dans ce « ghetto », ne pas être monstrueux, ne pas voir les autres monstres.

Et pourtant.

L’envie de se faire murène, de laisser son corps fondre dans l’eau est plus forte que ce dégout 

Il pense à la murène de l’aquarium, porte Dorée, non à la laideur de sa gueule, le corps reclus dans les anfractuosités de la roche, le bec à moitié pointé vers dehors, mais à sa pavane suave.

Le temps des joies mélangées et de l’acceptation de soi

Ce n’est pas tant l’envie de dépassement de soi apportée par le sport que la fréquentation d’êtres hors-normes qui ouvre à François l’accès à une «  (…) joie mélancolique. Ou plutôt lucide. Dans laquelle (…)  il n’y a plus d’insouciance possible. »

«  Ce ne sont pas des trous. Ce sont des ajours »

La métaphore qui va raccommoder le personnage amputé avec une vision totale de lui-même est naturellement empruntée au domaine de la couture. Si ses parents, dont c’est le métier, ont pu voir en lui un «  mannequin Stockman », c’est l’image de la dentelle qui vient à François, pour s’accepter sans ressentir de manque :

« La dentelle est faite d’ajours. La résille aussi, les filets pour tenir les coiffures (…). Je veux être comme le tulle, entier avec mes ajours. Pas de prothèse. »

Alors moi je comprends bien clairement que mon geste de rejet, mon refus de lire L’anguille, c’était tout ça : les yeux fermés sur la possibilité de joies mélangées à la douleur, sur les combinaisons curieuses qui ne mettent pas « hors la norme » mais remettent au centre la différence, la singularité, l’individualité, la biodiversité dans ce que ce mot peut avoir de rapport avec notre humanité : ce qui fait que, même avec quatre membres, on n’appartient jamais qu’à notre propre catégorie !

Si vous aussi, vous êtes piqués par Valentine Goby, vous en découvrirez davantage sur son écriture formidable dans la page suivante ! 

4 commentaires sur “Valentine Goby, Murène, Acte Sud, 2019

  1. Merci pour ton approche Liseron car ce n’est pas une histoire vers laquelle je me serais tournée de prime abord, de peur de voyeurisme mêlé de compassion malencontreuse. Tu m’as donné envie de lire cette histoire, c’est clair !
    Si j’en crois d’autres commentaires sur le web (car tu as piqué ma curiosité), l’auteure aimerait le Kintsugi, l’art de réparer les blessures/fêlures avec de l’or…Une sorte de renaissance bien plus précieuse que la version initiale…

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    1. Merci Noutbou
      de livrer cette très belle image du Kintsugi, « l’art des cicatrices précieuses » sur laquelle s’achève d’ailleurs le roman : on offre à François : « Un vase bleu outremer à long col zébré d’or. Il a été brisé (…), rassemblé avec un ciment d’or. Il a plus de valeur qu’avant d’être brisé. » Les jeux paralympiques, qui viennent de naitre à Tokyo en 1961, recouvrent enfin de médailles d’or les cicatrices des sportifs handicapés. Je suis heureuse d’avoir réussi à te transmettre l’envie de lire ce livre : bonne lecture !

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