Valentine Goby, Murène, Acte Sud, 2019

Un hommage aux «  fées silencieuses »

Il est dit de Valentine Goby qu’elle poursuit un «  travail sur le corps dans l’histoire et le rôle des femmes face à l’adversité ».  Si le premier thème ressort clairement de la présentation précédente, et le second beaucoup moins, c’est par ce que le rôle des femmes dans l’Histoire est invisible.

Le discours intériorisé de la mère de François est un magnifique hommage poétique aux gestes de celles qui font tout pour ne pas être visibles, mais sans qui rien n’est possible :

«  Je suis celle qui le précède en secret, qui débroussaille, écarte les pierres, les ronces, sèche les flaques, comble les ornières, arase les reliefs, pave son chemin, qu’il pose un pied toujours sûr, celle qui œuvre en silence et dans l’ombre pour qu’il croie le sol par nature ferme sous son pas, ait confiance en chaque foulée qu’il ose et n’éprouve le poids d’aucune dette parce qu’il pourrait bien s’arrêter de marcher alors, s’il mesurait ce soin constant, anxieux, se figer minéral, renoncer au mouvement. »

C’est un des aspects de l’histoire des femmes que j’ai toujours trouvé noble, parce qu’il se refuse à emprunter les chemins triomphants.

Porosité de la fiction dans le réel

L’intrusion de l’auteur dans l’univers de la fiction porte un joli nom en narratologie : c’est une métalepse !

Valentine Goby en use à plusieurs reprises, un peu comme Brecht rompt le 4e mur théâtral : pour empêcher le lecteur de laisser la fiction enfermée dans son univers propre, pour la rendre poreuse avec la réalité.

Car, dit-elle, il est des témoignages que l’on refuse d’entendre (comme moi, en découvrant le thème traité par L’Anguille par exemple). Parler des vies d’amputés graves ? Impossible

«  En 1958, la fiction est de mise, presqu’une courtoisie : elle délivre le lecteur en fin d’ouvrage. »

Elle, ne veut pas écrire une histoire qui restera au chaud dans les pages d’un livre. Elle souhaite que l’on y pense, que l’on ait envie de passer des heures à écrire une chronique sur ce sujet, que l’on retienne pour la première fois le nom d’un champion paralympique, que l’on regarde enfin une vidéo facebook sur les exosquelettes, que l’on ne dise plus «  un handicapé » mais « une personne handicapée », que l’on ait envie de VOIR plus de gens différents autour de nous …

Enfin, ce qu’elle veut… je ne sais pas si c’est ça, mais en tout cas, c’est ce que son livre m’a fait.

Et cela, c’est grâce à la dimension poétique de son écriture, que vous avez perçue n’est-ce pas au fil de ces citations que je vous livre, et qui sont toutes aussi justes que métaphoriques. Mais c’est aussi grâce à une posture narrative qui ne cesse d’interroger les limites de la fiction et son rapport au témoignage.

Par exemple, elle montre l’acte créatif dans sa toute puissance lorsque le médecin est confronté à l’impossibilité de poser des prothèses sur l’amputation qu’il a dû réaliser trop haute 

C’est votre faute, il accuse, si je suis impuissant. J’ai conscience de la tragédie que j’impose, que le chirurgien de V. a dû lui aussi prendre en charge. Seulement l’éloge de l’appareillage n’est pas mon objet ici. J’écris sur le pari de vivre, les métamorphoses qu’il engendre, et le réel n’est pas moins cruel que la fiction dans son obstination à défier notre préférence pour la vie. 

Si la fiction comporte donc des trous, comme la dentelle «  Inventer, c’est trahir ; imaginer est le seul recours- formuler des hypothèses, tenter de déduire ce qu’on ignore de ce qu’on sait. » elle n’en prend pas moins appui sur des sources :  les archives des Anciens Combattants et Victimes de guerre/ services médicaux,  La revue de l’Association des Mutilés de Guerre, les archives de l’INA.

Son écriture est toujours plus descriptive qu’analytique : de phrases courtes en observations, elle nous prend par la main pour nous inviter à scruter l’écran. Les dernières pages du livre sont une invitation à retrouver les personnages de François et Muguette dans les archives de l’INA du 13 février 1962 « Elle a un foulard sur la tête, à fleurs je crois, qu’elle ajuste » . Voyez mes personnages, ils ont existé, ils sortent d’une bobine «  François et Muguette glissent hors cadre (…) ». Je les ai attrapés au moment où ils sortaient du cadre pour les rendre visibles, semble nous dire Valentine Goby, pour que nous ne les oubliions pas.

Maintenant, je n’ai plus qu’une envie : regarder ( enfin) le film légendaire  de Chris Marker, Joli Mai,  référence ultime du cinéma du réel dans les années 60, dans lequel on peut voir apparaître, peut-être, la silhouette de la sœur de François participant à une manifestation contre la guerre d’Algérie.

Je vous dirai si je la trouve ….

[1] C’est dans le monde de l’après-guerre  qu’en 1948 sont nés les Jeux de Stoke Mandeville. Autrement connu sous le nom de Jeux en fauteuil roulant, l’événement était programmé pour coïncider avec les JO de Londres. L’hôpital de Stoke Mandeville dans le Buckinghamshire était l’un des principaux centres de rééducation pour les blessés de guerre, raison pour laquelle les Jeux ont eu lieu dans son enceinte. Les compétiteurs étaient des soldats souffrant d’atteintes à la moelle épinière, tous sujets à une certaine forme de paralysie.

Valentine Goby, Murène, Acte Sud, 2019
Valentine Goby, L'anguille, Thierry Magnier, 2020

4 commentaires sur “Valentine Goby, Murène, Acte Sud, 2019

  1. Merci pour ton approche Liseron car ce n’est pas une histoire vers laquelle je me serais tournée de prime abord, de peur de voyeurisme mêlé de compassion malencontreuse. Tu m’as donné envie de lire cette histoire, c’est clair !
    Si j’en crois d’autres commentaires sur le web (car tu as piqué ma curiosité), l’auteure aimerait le Kintsugi, l’art de réparer les blessures/fêlures avec de l’or…Une sorte de renaissance bien plus précieuse que la version initiale…

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    1. Merci Noutbou
      de livrer cette très belle image du Kintsugi, « l’art des cicatrices précieuses » sur laquelle s’achève d’ailleurs le roman : on offre à François : « Un vase bleu outremer à long col zébré d’or. Il a été brisé (…), rassemblé avec un ciment d’or. Il a plus de valeur qu’avant d’être brisé. » Les jeux paralympiques, qui viennent de naitre à Tokyo en 1961, recouvrent enfin de médailles d’or les cicatrices des sportifs handicapés. Je suis heureuse d’avoir réussi à te transmettre l’envie de lire ce livre : bonne lecture !

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