Valentine Goby, L’anguille

Non, ce livre non plus n’a rien à voir avec la pisciculture. Oui, ce livre est une extension de Murène. Étonnant ? Pas tant que cela, si l’on réfléchit à l’importance de partager avec les jeunes lecteurs une immersion en terre de handicap. Valentine Goby avait étudié, pour écrire Murène, l’histoire de l’amputation des membres supérieurs dans les années 60. Dans ce nouveau livre, qui a été sélectionné au Salon du Livre et de la Presse Jeunesse de Montreuil en décembre 2020, elle parvient à transposer cette problématique dans le contemporain d’un collège parisien. Une prouesse.

Camille va entrer au collège dans une ville qu’elle ne connaît pas. Comme tous les enfants, elle stresse : comment va-t-elle s’habiller ? Comment va-t-elle s’adapter ? Dans le village où elle est née, sa silhouette de Venus de Milo passait inaperçue. Mais le déménagement de sa famille à la capitale va soulever la question de l’acceptation par les autres, de sa différence.

Car Camille est née sans bras : comme cette jeune ballerine brésilienne elle a développé des compétences inattendues de préhension avec ses pieds et d’adaptation ! Le handicap de naissance ne se vit pas comme un accident : Camille n’est donc pas le pendant de François, le héros de Murène, qui, lui, a dû affronter la transformation de son corps.

En adoptant le point de vue d’une enfant, Valentine Goby fait glisser le sujet du handicap vers celui du droit à être différent. Camille, d’emblée, met les points sur les I en rétorquant au prof de sport : « Je suis PAS handicapée. » . D’ailleurs, elle n’acceptera de prendre la parole pour la journée du handicap qu’à condition de pouvoir expliquer en quoi elle n’est pas handicapée.

Alors on est curieux, nous aussi, d’entendre ses arguments, parce que, vu de loin, être privé de bras ça ressemble beaucoup à un handicap …

Et voilà comment on est hameçonné, roman jeunesse ou pas !

Camille rime avec coquille, avec anguille

Camille rime avec coquille quand le poids des «  grappes d’yeux » devient insupportable  «  Ils m’ont regardée toute la matinée, ceux de la classe. Et les gens au Louvre. J’avais envie de disparaître. »,

Mais le personnage n’est pas tragique, au contraire : il est peint dans un halo de lumière . Sa chevelure rousse, sa veste jaune, ses yeux rieurs la nimbent d’une auréole charismatique qui atteint le cœur de Halis, cet alter ego victime de grossophobie, presque heureux de se voir voler la vedette du souffre-douleur par plus difforme que soi…

Mais il n’a pas le temps de la réduire à cela : très vite, il découvre qu’elle est fan du manga  » Le Club des dragons », mange comme lui des tartines au beurre de cacao, tape sur un clavier d’ordinateur avec ses orteils, écrit mieux avec ses pieds que Zac, le rossard le plus moqueur de la classe et … adore l’eau.

On n’est pas ce que les autres croient

Découvrant ses prouesses de nageuse, ses camarades lui donnent ce surnom «  L’anguille » . Dans le scénario du film qu’ils créent pour participer à un concours, le club de Dragons donnera à la reine Anguila le premier rôle, embelli d’un costume de lycra cousu par Halis : car Halis, le gros, la victime, le faible, cache un talent hérité de ses parents (qui, comme les parents de François dans Murène, travaillent jour et nuit dans un petit atelier ) pour la couture.

Le temps d’une aventure trépidante, les membres hétéroclites de ce club vont passer de l’état de d’infans ( littéralement celui qui ne parle pas) à celui d’adulescens (celui qui a grandi) . C’est une caractéristique du roman de jeunesse, me direz-vous. Certes, mais en lisant ce livre, on ne peut pas s’empêcher de penser que la visibilité du handicap renforce la conscience de la diversité humaine et doit, dans une cour de collège, être à la fois un tremplin d’acceptation de soi et de modération des critères de conformité.

Parce que, comme dans Murène, c’est ce sentiment profond d’individualité qui fait le lien entre les personnages :

Regarde, Abdoulaye, il est tout maigre, il manque du gras. Regarde, Lilian, elle a de grandes jambes. Regarde Elias, il est minus. Et Aurélie a de grandes oreilles. Et Sacha n’a pas de cou. Et Nassima a de grosses fesses. Et Monsieur Vignon n’a pas de cheveux. Tout le monde a trop ou pas assez de quelque chose en fait. Y en a, même, ça se voit pas à l’extérieur. Tiens, par exemple, Zac, il a pas assez de cœur. 

Aux comparaisons soyeuses qui déploient dans Murène des strates d’analogies sans fin, Valentine Goby substitue des explications simples, avec des mots d’enfant, mais qui portent aussi loin :

C’est normal, Camille, qu’ils te regardent. Ils n’ont pas l’habitude. C’est la première fois qu’ils voient une fille comme toi…(…) et puis, tu as le même réflexe qu’eux, je te signale. (…) toi aussi tu t’étonnes quand tu découvres un truc nouveau ! Tu te souviens de la première fois que j’ai apporté des litchis à la maison ? Tu disais qu’on dirait de la gélatine, ce fruit, et même de la morve concentrée… et puis tu as goûté et tu adores ça !

C’est un livre qui questionnera intelligemment les enfants sur la visibilité des souffrances et les aidera à s’affranchir des normes grégaires subies à l’école, grâce à une intrigue au rythme narratif resserré dans laquelle l’amitié ouvre la voie de l’acceptation de soi.

Vous comprenez certainement pourquoi, après avoir fermé ce livre-là, j’ai couru à la médiathèque emprunter Murène ?

Valentine Goby, L'Anguille, Editions Thierry Magnier, 2020
En lien avec l'actualité 
Vitoria Bueno est une ballerine brésilienne âgée de 16 ans, née sans bras : "Nous sommes bien plus que nos handicaps, a-t-elle confié au site d’information brésilien Metropoles, c’est pour ça que, comme tout le monde, nous pouvons réaliser nos rêves. Si je tombe, je me relève, j’improvise, mais je garde la tête haute, et je danse." 
Source : France Info, L'étoile du jour, article de Marion Lagardère daté du 17/02/21 

Valentine Goby, Murène, Acte Sud, 2019

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