Valentine Goby, L’anguille

Non, ce livre non plus n’a rien à voir avec la pisciculture. Oui, ce livre est une extension de Murène. Étonnant ? Pas tant que cela, si l’on réfléchit à l’importance de partager avec les jeunes lecteurs une immersion en terre de handicap. Valentine Goby avait étudié, pour écrire Murène, l’histoire de l’amputation des membres supérieurs dans les années 60. Dans ce nouveau livre, qui a été sélectionné au Salon du Livre et de la Presse Jeunesse de Montreuil en décembre 2020, elle parvient à transposer cette problématique dans le contemporain d’un collège parisien. Une prouesse.

Camille va entrer au collège dans une ville qu’elle ne connaît pas. Comme tous les enfants, elle stresse : comment va-t-elle s’habiller ? Comment va-t-elle s’adapter ? Dans le village où elle est née, sa silhouette de Venus de Milo passait inaperçue. Mais le déménagement de sa famille à la capitale va soulever la question de l’acceptation par les autres, de sa différence.

Car Camille est née sans bras : comme cette jeune ballerine brésilienne elle a développé des compétences inattendues de préhension avec ses pieds et d’adaptation ! Le handicap de naissance ne se vit pas comme un accident : Camille n’est donc pas le pendant de François, le héros de Murène, qui, lui, a dû affronter la transformation de son corps.

En adoptant le point de vue d’une enfant, Valentine Goby fait glisser le sujet du handicap vers celui du droit à être différent. Camille, d’emblée, met les points sur les I en rétorquant au prof de sport : « Je suis PAS handicapée. » . D’ailleurs, elle n’acceptera de prendre la parole pour la journée du handicap qu’à condition de pouvoir expliquer en quoi elle n’est pas handicapée.

Alors on est curieux, nous aussi, d’entendre ses arguments, parce que, vu de loin, être privé de bras ça ressemble beaucoup à un handicap …

Et voilà comment on est hameçonné, roman jeunesse ou pas !

Camille rime avec coquille, avec anguille

Camille rime avec coquille quand le poids des «  grappes d’yeux » devient insupportable  «  Ils m’ont regardée toute la matinée, ceux de la classe. Et les gens au Louvre. J’avais envie de disparaître. »,

Mais le personnage n’est pas tragique, au contraire : il est peint dans un halo de lumière . Sa chevelure rousse, sa veste jaune, ses yeux rieurs la nimbent d’une auréole charismatique qui atteint le cœur de Halis, cet alter ego victime de grossophobie, presque heureux de se voir voler la vedette du souffre-douleur par plus difforme que soi…

Mais il n’a pas le temps de la réduire à cela : très vite, il découvre qu’elle est fan du manga  » Le Club des dragons », mange comme lui des tartines au beurre de cacao, tape sur un clavier d’ordinateur avec ses orteils, écrit mieux avec ses pieds que Zac, le rossard le plus moqueur de la classe et … adore l’eau.

On n’est pas ce que les autres croient

Découvrant ses prouesses de nageuse, ses camarades lui donnent ce surnom «  L’anguille » . Dans le scénario du film qu’ils créent pour participer à un concours, le club de Dragons donnera à la reine Anguila le premier rôle, embelli d’un costume de lycra cousu par Halis : car Halis, le gros, la victime, le faible, cache un talent hérité de ses parents (qui, comme les parents de François dans Murène, travaillent jour et nuit dans un petit atelier ) pour la couture.

Le temps d’une aventure trépidante, les membres hétéroclites de ce club vont passer de l’état de d’infans ( littéralement celui qui ne parle pas) à celui d’adulescens (celui qui a grandi) . C’est une caractéristique du roman de jeunesse, me direz-vous. Certes, mais en lisant ce livre, on ne peut pas s’empêcher de penser que la visibilité du handicap renforce la conscience de la diversité humaine et doit, dans une cour de collège, être à la fois un tremplin d’acceptation de soi et de modération des critères de conformité.

Parce que, comme dans Murène, c’est ce sentiment profond d’individualité qui fait le lien entre les personnages :

Regarde, Abdoulaye, il est tout maigre, il manque du gras. Regarde, Lilian, elle a de grandes jambes. Regarde Elias, il est minus. Et Aurélie a de grandes oreilles. Et Sacha n’a pas de cou. Et Nassima a de grosses fesses. Et Monsieur Vignon n’a pas de cheveux. Tout le monde a trop ou pas assez de quelque chose en fait. Y en a, même, ça se voit pas à l’extérieur. Tiens, par exemple, Zac, il a pas assez de cœur. 

Aux comparaisons soyeuses qui déploient dans Murène des strates d’analogies sans fin, Valentine Goby substitue des explications simples, avec des mots d’enfant, mais qui portent aussi loin :

C’est normal, Camille, qu’ils te regardent. Ils n’ont pas l’habitude. C’est la première fois qu’ils voient une fille comme toi…(…) et puis, tu as le même réflexe qu’eux, je te signale. (…) toi aussi tu t’étonnes quand tu découvres un truc nouveau ! Tu te souviens de la première fois que j’ai apporté des litchis à la maison ? Tu disais qu’on dirait de la gélatine, ce fruit, et même de la morve concentrée… et puis tu as goûté et tu adores ça !

C’est un livre qui questionnera intelligemment les enfants sur la visibilité des souffrances et les aidera à s’affranchir des normes grégaires subies à l’école, grâce à une intrigue au rythme narratif resserré dans laquelle l’amitié ouvre la voie de l’acceptation de soi.

Vous comprenez certainement pourquoi, après avoir fermé ce livre-là, j’ai couru à la médiathèque emprunter Murène ?

Valentine Goby, L'Anguille, Editions Thierry Magnier, 2020
En lien avec l'actualité 
Vitoria Bueno est une ballerine brésilienne âgée de 16 ans, née sans bras : "Nous sommes bien plus que nos handicaps, a-t-elle confié au site d’information brésilien Metropoles, c’est pour ça que, comme tout le monde, nous pouvons réaliser nos rêves. Si je tombe, je me relève, j’improvise, mais je garde la tête haute, et je danse." 
Source : France Info, L'étoile du jour, article de Marion Lagardère daté du 17/02/21 

Valentine Goby, Murène, Acte Sud, 2019

Comment affronte-t-on une brisure aussi radicale de l’élan de vie ? Est-ce que la lecture d’un accident de la vie aussi sinistre ne va pas alimenter nos peurs, affaiblir notre croyance vitale, fragiliser la ridicule réserve de courage dans laquelle nous puisons déjà chaque jour, en ces temps corona-virés de destruction de notre hôpital, de notre école, de notre solidarité, … Lire la suite Valentine Goby, Murène, Acte Sud, 2019

Se construire- Compagnie (S)-Vrai

Le théâtre de la Poudrerie, ou le théâtre participatif La compagnie (S) -Vrai, en résidence  en 2020 au théâtre de la Poudrerie s’est nourrie des témoignages des habitants de Sevran pour créer un spectacle hors-les-murs. Car le théâtre de la Poudrerie est un théâtre sans salle : en attendant la création d’un «  Tiers-lieu fédérateur», qui sera conçu comme une maison … Lire la suite Se construire- Compagnie (S)-Vrai

Valentine Goby, Murène, Acte Sud, 2019

Comment affronte-t-on une brisure aussi radicale de l’élan de vie ? Est-ce que la lecture d’un accident de la vie aussi sinistre ne va pas alimenter nos peurs, affaiblir notre croyance vitale, fragiliser la ridicule réserve de courage dans laquelle nous puisons déjà chaque jour, en ces temps corona-virés de destruction de notre hôpital, de notre école, de notre solidarité, pour ne pas nous laisser aller à la morosité ?

Valentine Goby a compris : comme à son personnage, elle inocule au lecteur une dose suffisante d’espoir, dès le début, pour pouvoir tenir. C’est le rôle du médecin, qui essaie d’insuffler à la mère l’idée de la chance, celle d’avoir son fils en vie. Ce faisant, il «  (…) allume une lumière, provisionne du jour pour la nuit qui vient. », lui donne la force d’entendre qu’il a dû l’amputer des deux bras.

Valentine Goby, elle, provisionne d’espoir le lecteur dès l’ouverture du roman, par une écriture tout en actions et en sensations, qui  épouse le rythme du cœur et du désir.

C’est François que l’on tente de suivre, à bout de souffle : son corps pressé, impatient de rejoindre Nine, corps encore entier qui court à travers Paris, les phrases nominales qui n’ont pas le temps de commenter ; tout est sensation, tension du désir, mécanique du corps en marche vers une ultime cabriole, salutation amoureuse volée au sommet d’un échafaudage et qui sera, en fait, un dernier adieu.

Cette énergie électrise le lecteur, délivre à notre insu la dose d’adrénaline qui nous permettra de supporter, à quelques pages de là, le drame absolu, celui qui interrompt sans appel la trajectoire du bonheur, dans une ville enneigée des Ardennes. La mère, qui se rend au chevet de son fils «  (..) compte sur l’hiver pour corseter l’effroi ».

Voilà. C’est cela : nous sommes «  corsetés » en ce début de roman, pour vivre avec François une aventure qui (re)commence aux origines de l’espèce, là où « (…) on a moqué Darwin qui tentait d’expliquer l’origine des mammifères marins par la mutation d’animaux terrestres. »

La mutation de l’espèce, à rebours des idées reçues

De fœtus à enfant, d’enfant à homme, d’homme amputé à homme-nageur : l’évolution de François est aussi extraordinaire que celle de l’espèce humaine qui, comme Darwin le savait, ne suit pas toujours le chemin que l’on croit. En effet, des fossiles lui ont donné raison depuis : les baleines descendent vraiment d’une antilope «  Il y a eu un retour à l’eau. »  Etrange ? Ou juste impensé ?

Après son accident, François ne souhaite qu’une chose : devenir invisible. Sa silhouette à deux membres n’est pas acceptable dans les rues, car «  (…) plus on s’écarte du modèle dominant, plus on glisse vers l’exclusion. ».  Malgré le désespoir qui le guette à chaque coin de phrase, il s’ingénie à trouver des solutions pour affronter les gestes quotidiens ( manger, se laver, s’habiller, ouvrir une porte….) et deviendra, à force de courage, l’ un des premiers nageurs amputé bi-fémoral de l’histoire du handi-sport.

En 1956, le terme n’existe pas : c’est l’Association des Mutilés de France qui œuvre à la création d’une fédération mondiale du sport, à laquelle tout le monde de participer. Car  aux jeux de Stoke Mandeville[1], seules les personnes atteintes de paralysie entraient en compétition.

Athlètes aux jeux de Stoke Mandeville, 1960
Athlètes aux jeux de Stoke Mandeville, 1960, Rome // Via Flickr

Le soir, dans cette piscine du 19e arrondissement, en dehors du regard des « valides », s’expose  un monde de « combinaisons curieuses » : aucun de ces corps amputés ne se ressemble. C’est cela d’ailleurs qui posera problème lorsque viendra le temps des compétitions : comment établir des catégories, là où chaque corps ne réfléchit que son histoire singulière ?

Au bord de cette piscine, Valentine Goby décrit le cliché sordide, l’assemblage improbable de nageurs sans jambes, sans bras, sans mains. Elle le fait depuis le point de vue de François, qui voudrait, comme nous tous, être ailleurs, ne pas être enfermé dans ce « ghetto », ne pas être monstrueux, ne pas voir les autres monstres.

Et pourtant.

L’envie de se faire murène, de laisser son corps fondre dans l’eau est plus forte que ce dégout 

Il pense à la murène de l’aquarium, porte Dorée, non à la laideur de sa gueule, le corps reclus dans les anfractuosités de la roche, le bec à moitié pointé vers dehors, mais à sa pavane suave.

Le temps des joies mélangées et de l’acceptation de soi

Ce n’est pas tant l’envie de dépassement de soi apportée par le sport que la fréquentation d’êtres hors-normes qui ouvre à François l’accès à une «  (…) joie mélancolique. Ou plutôt lucide. Dans laquelle (…)  il n’y a plus d’insouciance possible. »

«  Ce ne sont pas des trous. Ce sont des ajours »

La métaphore qui va raccommoder le personnage amputé avec une vision totale de lui-même est naturellement empruntée au domaine de la couture. Si ses parents, dont c’est le métier, ont pu voir en lui un «  mannequin Stockman », c’est l’image de la dentelle qui vient à François, pour s’accepter sans ressentir de manque :

« La dentelle est faite d’ajours. La résille aussi, les filets pour tenir les coiffures (…). Je veux être comme le tulle, entier avec mes ajours. Pas de prothèse. »

Alors moi je comprends bien clairement que mon geste de rejet, mon refus de lire L’anguille, c’était tout ça : les yeux fermés sur la possibilité de joies mélangées à la douleur, sur les combinaisons curieuses qui ne mettent pas « hors la norme » mais remettent au centre la différence, la singularité, l’individualité, la biodiversité dans ce que ce mot peut avoir de rapport avec notre humanité : ce qui fait que, même avec quatre membres, on n’appartient jamais qu’à notre propre catégorie !

Si vous aussi, vous êtes piqués par Valentine Goby, vous en découvrirez davantage sur son écriture formidable dans la page suivante ! 
Lire la suite « Valentine Goby, Murène, Acte Sud, 2019 »

Valentine Goby -De Murène à L’anguille : le handicap, de l’autre côté de l’aquarium.

Valentine Goby, L’anguille, Editions Thierry Magnier, 2020- Pépite d’Or de la sélection « Fiction Junior » du Salon du Livre et de la Presse Jeunesse de Montreuil.
Valentine Goby-Murène
Valentine Goby, Murène, Editions Acte Sud, 2019

Je n’aurais jamais lu le roman de jeunesse L’Anguille si Marianne ne me l’avait mis entre les mains ; à l’instar de la majorité de nos petits lecteurs, ce n’est pas ce livre- là que j’aurais choisi, à première vue, pour être  sélectionné « Pépite Jeunesse » du Salon du Livre cette année.

Franchement, raconter l’histoire d’une petite fille née sans bras, quoi de plus fureteur ?

Je ne connaissais pas Valentine Goby, je ne savais pas quelle grande autrice c’était. Alors j’ai immédiatement rejeté ce roman dans une catégorie vague, peuplée de jugements hâtifs et de préjugés : « baraque de fête foraine », « exhibition », « bons sentiments et pédagogie de la tolérance ». Sans compter mon manque d’intérêt pour le monde piscicole. Bref, certainement super bien, pour les enfants. Mais moi, j’avais d’autres chats à fouetter.

Premier retournement

L’Anguille, de Valentine Goby

Deuxième retournement

Murène, de Valentine Goby

Se construire- Compagnie (S)-Vrai


Crédit photo : Nathaniel Halberstam

Le théâtre de la Poudrerie, ou le théâtre participatif

La compagnie (S) -Vrai, en résidence  en 2020 au théâtre de la Poudrerie s’est nourrie des témoignages des habitants de Sevran pour créer un spectacle hors-les-murs.

Car le théâtre de la Poudrerie est un théâtre sans salle : en attendant la création d’un «  Tiers-lieu fédérateur», qui sera conçu comme une maison où les disciplines artistiques et les débats citoyens se rassembleront, le spectacle s’invite à domicile. Quelle que soit la taille de votre appartement, la troupe vient chez vous, pousse les meubles, aménage une scène et donne le meilleur pour les quelques amis ou voisins qui viennent là, faire de votre intimité le lieu de questions transcendantes.

Si vous vous avez du mal à vous représenter un genre de spectacle si peu ordinaire, allez voir ici, vous serez vite charmé par la formule : [1] 

            Alors bien sûr, il n’est pas possible en ce moment de voir des spectacles vivants, même comme ça, même en comité réduit. Le seul endroit où l’on puisse encore réunir des spectateurs, c’est l’école ! 

C’est donc dans une petite salle d’un collège de Tremblay-en-France que j’ai pu assister à la représentation de la pièce Se Construire, dont j’ai envie de parler ici pour partager un peu de ces particules de vie élémentaire que la culture en chair et en os délivre sans restriction, mais aussi parce que cette pièce réfléchit avec humour et sincérité notre -encore- inexplorée condition d’humains-confinés.

Un  théâtre du réel «  en dehors du centre » 

Jana Klein et Stéphane Schoukroun écrivent et mettent en scène ensemble, dans une écriture dite de « plateau ». Ils ont résidé à Sevran, parce que la ville est en dehors du centre, et ils aiment ça, eux, les lieux, les gens, les sujets périphériques.


Crédit photo : Nathaniel Halberstam / ville de Sevran

Leur projet d’origine : recueillir des témoignages pour déconstruire les clichés sur la banlieue et monter en scène la mosaïque des parcours de vie qui se construisent ici, comme ailleurs.

C’est un procédé d’écriture qu’ils affectionnent parce qu’il les maintient à fleur de réel. La fiction du théâtre s’élabore souvent, pour eux, à partir d’enquêtes : en 2016, l’histoire s’écrit avec des jeunes patients d’un hôpital de jour, à la Maison des Métallos. En 2018, c’est la rencontre avec les habitants de Clichy-sous-bois qui sera le fil rouge de «  Construire », un spectacle participatif, sorte de palimpseste de «  Se construire ».  

Se construire : une création avec et pour les habitants

Si exprimer les dessous des principes dramaturgiques est devenu presque une convention théâtrale contemporaine, il est plus rare de voir sur scène la «  cuisine » de la pièce, à savoir sa répétition. Pourtant, Jana et Stephane, pris de court par le confinement, n’ont pas pu monter la pièce qu’ils espéraient. Ne leur restent que des extraits de témoignages téléphoniques qui les traversent comme des signaux sonores venus de la vie d’avant, celle où on pouvait voir les visages des gens, toucher leurs émotions. Mais comment faire, à l’heure de cet aujourd’hui dystopique daté de 2023, après trois ans de confinement, pour encore extraire le suc de ces vies racontées au téléphone ? Est-ce qu’une vérité peut encore s’en dégager ? Comment ne pas retranscrire des clichés sur la banlieue, quand on en est éloigné ? A quel point en est-on éloigné ?

Dans un décor minimaliste qui raconte à lui seul l’enfermement que nous avons tous vécu entre un fauteuil, une table imaginaire et des écrans, Jana ne croit plus au spectacle qu’ils voudraient monter, Stéphane n’arrive plus à communiquer avec sa fille, l’adolescente ne sort plus de sa chambre. La mise en scène du désir de créer exacerbe la frustration du confinement : tout ce qui aurait dû être ne sera pas.

«  On ne finit jamais de se nourrir, de se construire et d’apprendre »

Et pourtant, le spectacle se crée sous nos yeux. Il émerge, et avec lui, l’espoir que c’est possible, que tout ça va s’arrêter, qu’on va pouvoir sortir, retourner au théâtre, mettre en scène, jouer.

Comme une métaphore de la prolifération de la vie, à partir d’une cellule qui s’est réduite au minimum familial, émergent pourtant les questionnements sur l’identité   – qu’est-ce que nos grands-parents voyaient depuis la fenêtre de leur chambre quand ils étaient enfants ? – Le mien, il voyait un champ d’orangers… De quoi rêve-t-on là-bas, de l’autre côté de l’enregistrement téléphonique ? Celle-ci voudrait pouvoir construire une maison pour sa petite sœur, celui-là voit des fleurs sur les trottoirs, Stéphane rêve de parler à sa fille, la gardienne rêve d’un pont, le spectateur rêve d’un spectacle… et ainsi, de questionnements en partage, les identités des uns se tissent avec les rêves des autres.

Le théâtre comme expérience partagée

Alors nous, on est là, on est spectateurs mais on comprend qu’on est surtout la matière épaisse de la pièce, les collégiens avec lesquels le synopsis d’un film se crée, les gens de la banlieue sans laquelle il n’y a plus de centre, alors on se sent investi, on a envie de répondre directement aux comédiens, on suit leur regard qui interpelle le voisin par la fenêtre, parce qu’il ne se contente pas d’être crédible, ce personnage imaginaire; il est même hyper réel le voisin, jusqu’à ce qu’une cellule poétique simple et imagée comme un poème de Prévert[2] le renvoie à l’artefact dont il est le produit «  Il s’est réveillé la nuit … ça faisait des semaines qu’il ne dormait plus, il s’est levé, il est allé dans la salle de bain, il s’est regardé dans le miroir, il s’est passé la main sur le visage, il ne s’est pas reconnu. (…) Il s’est arrêté au bord de la falaise, il est sorti de sa bagnole, il a vu le soleil se lever sur l’océan. Il a basculé sa tête en arrière et il a crié »

Et c’est ainsi que le théâtre retourne au théâtre, non sans nous avoir embarqué préalablement avec lui sur la scène de nos propres constructions.


[1] : Théâtre de la Poudrerie

[2] Je pense ici à «  Déjeuner du matin »

Americanah ! Chimamanda Ngozie Adichie

À la Une

« En descendant de l’avion à Lagos, j’ai eu l’impression de cesser d’être noire »

Peut-on avoir des rêves ordinaires lorsqu’on vient d’Afrique  ?

A Lagos, la plus grande ville du Nigéria, il est d’usage d’offrir aux meilleures copines les vêtements que l’on ne pourra pas mettre dans ses bagages lorsqu’on s’apprête à s’exiler pour devenir une «  Americanah ! »

Ifumele, dont le père est au chômage depuis le jour où il a refusé d’appeler sa patronne « Mummy », et dont la mère s’agenouille chaque dimanche dans une nouvelle église pentecôtiste, Ifumele ne se doute pas qu’un jour viendra où, elle aussi léguera sa garde-robe à ses amies.

Contrairement à ses camarades issus de milieux aisés, elle ne possède pas « plusieurs visas » sur son passeport. Elle ne quittera son pays que sous la contrainte des longues grèves qui accusent les dysfonctionnements de l’université, et l’absence de perspectives qu’offre le Nigéria à ses jeunes diplômes.

Lire de la littérature anglaise, regarder des films américains s’initier à l’amour, réussir leurs études, croquer la vie à belles dents : telles sont les préoccupations d’Ifemelu et Obinze. En somme, ils sont des adolescents ordinaires. Et tout ce qu’ils demandent, c’est pouvoir être considérés comme des individus à part entière.

Mais, aux USA où le hasard l’a poussée, Ifumele observe avec acuité les préjugés raciaux dont sont victimes les noirs américains, et l’essentialisation raciste qui transpire par tous les pores de la société américaine.

Obinze, lui, connaitra les affres d’un parcours de migrant à Londres : là, ce sont les différences de classes sociales qui sont les plus excluantes. C’est au cours d’un dîner ( beaucoup d’idées sont échangées au cours des cocktails et autres réunions mondaines dans ce livre, parce que c’est le lieu de l’entre-soi, où la liste des invités est refermée sur un cercle social partageant des valeurs communes à tous sauf à l’étranger) c’est donc au cours d’un diner qu’Obinze, alors travailleur illégal contraint de reverser 45 % de son salaire pour emprunter une fausse carte de sécurité sociale, Obinze réalise qu’il n’a pas le droit, en tant que Nigérian, d’être un homme aux désirs ordinaires :

Alexa, et les autre invités, peut-être même Georgina, comprenaient tous la fuite devant la guerre, devant la pauvreté qui broyait l’âme humaine, mais ils étaient incapables de comprendre le besoin d’échapper à la léthargie pesante du manque de choix. 

Les bons sentiments tiers-mondistes sont passés au vitriol car ils enferment également Ifumele et Obinze dans une essence noire : impossible d’avoir des rêves ordinaires lorsqu’on vient d’un continent où «  certains ont moins d’un dollar par jour pour vivre »

Le regard naturaliste d’une jeune nigérienne sur les comportements ( racistes et anti-racistes) des occidentaux.

Mais toute la force du roman est de recueillir des observations quasiment anthropologiques par le regard d’une jeune fille franche, effrontée, « insubordonnée » dirait son père.

Car Ifemelunama, dont le nom signifie « faite en des temps heureux » ou « joliment faite », est nigérianne et le restera après 15 années passées aux Etats-Unis.

De sa petite voix polie, elle remet en place quelques bonimenteurs bienpensants ; son regard neuf, jamais naïf, soulève le voile de comportements tellement hypocrites qu’ils en sont absurdes. Voici une des scènes les plus caricaturales :

La caissière d’un magasin de vêtement lui demande quelle vendeuse s’est occupée d’elle, afin de pouvoir lui remettre sa commission.

« Était-ce celle qui a des cheveux longs ? _ Toutes les deux avaient des cheveux longs.

– Celle qui a des cheveux bruns ? »

Toutes les deux étaient brunes.

(…) Comme elles sortaient du magasin, Ifemelu dit : « J’attendais qu’elle demande si c’était celle qui avait deux yeux ou celle qui avait deux jambes. Pourquoi n’a-t-elle pas simplement demandé : « Était-ce la fille noire ou la blanche ? »

Ginika rit. « Parce que nous sommes en Amérique. On est supposé ne pas remarquer certaines choses. »

Oui, je suis Igbo, et alors ?

Ifemelunama, dont le nom signifie « faite en des temps heureux » ou « joliment faite », aura le courage de ne jamais abdiquer son identité nigérianne. Au contraire, ces 15 années passées aux Etats-Unis s’écoulent au rythme d’une affirmation de soi qui passe par l’acceptation de son cheveu naturel, mais aussi l’acceptation de sa langue. C’est ainsi que, maitrisant l’accent américain au point de ne plus être discriminée, elle décide brutalement, comme une révolution personnelle, de ne plus dissimuler son accent nigérian :

C’est seulement après avoir raccroché qu’elle sentit se répandre en elle les premiers signes d’un remords naissant, pour l’avoir remercié, avoir fait de ses mots  » Vous parlez comme une Américaine » une guirlande de fleurs autour de son cou. En quoi était-ce un haut fait, une réussite, de parler comme une Américaine ? Elle avait gagné; (…). Elle avait gagné, certes, mais son triomphe était vide. Sa fugace victoire laissait derrière elle un vaste espace, empli de résonances, parce qu’elle avait emprunté, trop longtemps, une intonation et un comportement qui n’étaient pas les siens.

Le style de l’autrice nigérianne très peu imagé comme pour coller à l’entreprise de démasquage de sa narratrice donne aux discours des intonations Igbo :

« Dike, I mechago ? demanda Ifemelu.

– S’il te plait, ne lui parle pas Igbo, dit Tante Uju. Parler deux langues risque de le perturber.

– Qu’est-ce que tu racontes, Tante ? Nous parlions deux langues, quand nous étions enfants.

– Nous sommes en Amérique. C’est différent.

L’amour libre et choisi, colonne vertébrale du roman, et de la vie

Ce roman d’aventures entre trois continents est aussi un roman d’amour : celui d’Ifemelu et d’Obinze, un de ces grands amours qui ont quelque chose de l’ordre du destin et qui, en cela, sont exceptionnels car toutes les autres femmes du roman, aliénées par le besoin vital qu’elles ont des hommes, pataugent dans les marécages de la dépendance.

Que ce soit Tante Uju, symbole de la femme intelligente (elle est médecin) contrainte à l’exil à la mort du général nigérian dont elle était la maitresse, ou, Kimberley, la patronne et l’amie américaine, bourgeoise engagée dans des ONG en faveur du développement de l’Afrique, qui ne voit pas que son admiré mari n’aime rien plus que lui-même.

La mère d’Obinze est un modèle pour la narratrice : professeure de littérature à l’université, elle a élevé seule son fils, dans le respect de la vérité l’amour de la lecture. Je me demande quelle est la portée symbolique du roman de Graham Green Le fond du problème, qu’elle relit sans relâche ?

Bilan d’une vie dans un salon de coiffure

J’aime bien la construction rétrospective de ce roman, qui prend naissance sur le siège d’un salon de coiffure africaine à Princeton, et se déroule comme le bilan d’une vie américaine, une réflexion qui dure six heures, le temps de faire des tresses plaquées dans une atmosphère chaude, humide où l’on mange du poulet frit.

Le roman s’ouvre sur la décision irrémédiable de rentrer à Lagos, sa ville natale, au Nigéria. Car après 15 ans passés aux Etats-Unis, Ifumele a le choix, le vrai choix ; celui que procure un passeport américain.

6 heures : c’est le temps de passer en revue les 15 années écoulées aux Etats -Unies, qui l’ont vue évoluer du statut d’étudiante pauvre et sans attache à celui de « célèbre blogueuse de la race », boursière de Princeton, ondoyant dans les milieux intellectuels de gauche. C’est aussi le temps de mesurer l’écart entre ce qu’elle a été, ce qu’elle est devenue. Confrontation avec soi et avec l’autre africaine, Aisha la jeune coiffeuse qui n’aura jamais de carte verte et qui fait élabore des projets de mariage comme des stratagèmes qui lui permettront rentrer, le jour venu, assister aux funérailles de sa mère au Sénégal.

Ce n’est pas un hasard si cette réflexion se passe dans un salon de coiffure : on a vraiment l’impression d’avoir senti brûler la peau de notre crane sous l’effet de la chimie qui lisse et détruit le cheveu crépu dont il faut se débarrasser à la veille de l’entretien d’embauche. On ressent également une libération salutaire (j’ai carrément eu l’impression que le crâne me grattait ) le jour où elle décide de laisser pousser ses cheveux «  naturels ». Mais là où, moi, je n’ai plus rien compris, c’est en découvrant les réactions des gens face à cet acte naturel : insultes, réprobations, critiques… On sait à quel point l’histoire des cheveux des femmes est en prise avec celle de leur domination, mais on partage la sidération des milliers d’internautes qui suppliaient Michele Obama d’arborer ses cheveux naturels au moins une fois : « Barack Obama aurait-il été élu président si Michelle Obama avait eu une coiffure naturelle ? » relaye la blogueuse acerbe.


J’ai été agréablement surprise par ce roman car je savais que l’autrice était l’égérie de nombreuses féministes africaines (en effet, en ce moment c’est son dernier essai Chère Ijeawele ou Un manifeste pour une éducation féministe qui se trouve en tête de gondole dans toutes les bonnes librairies ) mais j’ai découvert une grande romancière, qui sait promener comme dit Stendhal «  son miroir au bord du chemin », en assumant le fait que ce chemin soit celui qu’elle connait, qui est le sien : celui d’une jeune femme instruite, issue d’un milieu cultivé nigérian, prompte à souligner l’hypocrisie de l’histoire contemporaine, surtout lorsqu’elle nie les injustices faites aux personnes discriminées.

Sans prétendre à autre chose, elle livre un point de vue d’une originalité qui fait trembler nos zones conceptuelles réconfortantes J’ai beaucoup aimé découvrir, après ma lecture, le visage de cette autrice, l’élégance avec laquelle elle s’habille et que l’on devine aime retrouver dans le roman, derrière certains jugement que la narratrice porte sur « le laissé aller vestimentaire américain » comme manifestation d’un orgueil typiquement bourgeois !

S’il y avait un bémol ( mais j’ai horreur de ça, mettre des bémols aux lectures qui m’ont fait traverser des torrents d’émotions bouillonnantes ! et cela ne vaut pas la peine, pour une vague tentative d’objectivité, de trahir le compagnon d’une si grande aventure … alors non, pas de bémol, c’est dit : je n’avais pas lu 700 pages en 3 jours depuis …trop longtemps pour ne pas être éternellement redevable à Chimamanda Ngozie Adichie d’avoir greffé dans mon cerveaux des souvenirs d’un être-moi qui aurait été noire un jour à Philadelphie et à Lagos !

                                                                                                                       Chimamanda Ngozi Adichie   Americana
Trad. de l'anglais (Nigeria) par Anne Damour                        
 Collection Du monde entier, Gallimard 
         Parution : 01-01-2015

  • Valentine Goby, L’anguille
    Non, ce livre non plus n’a rien à voir avec la pisciculture. Oui, ce livre est une extension de Murène. Étonnant ? Pas tant que cela, si l’on réfléchit à l’importance de partager avec les jeunes lecteurs une immersion en terre de handicap. Valentine Goby avait étudié, pour écrire Murène, l’histoire de l’amputation des membres supérieurs dans les années 60. Dans ce nouveau livre, qui a été sélectionné au Salon du Livre et de la Presse Jeunesse de Montreuil en décembre 2020, elle parvient à transposer cette problématique dans le contemporain d’un collège parisien. Une prouesse.
  • Valentine Goby, Murène, Acte Sud, 2019
    Comment affronte-t-on une brisure aussi radicale de l’élan de vie ? Est-ce que la lecture d’un accident de la vie aussi sinistre ne va pas alimenter nos peurs, affaiblir notre croyance vitale, fragiliser la ridicule réserve de courage dans laquelle nous puisons déjà chaque jour, en ces temps corona-virés de destruction de notre hôpital, de notre école, de notre solidarité, … Lire la suite Valentine Goby, Murène, Acte Sud, 2019
  • Valentine Goby -De Murène à L’anguille : le handicap, de l’autre côté de l’aquarium.
    François, amputé des deux bras à l’âge de 20 ans, ouvre la voie du handisport dans les années 50.

Pour en savoir plus

Crépue, entre racisme larvé et acceptation de soi


Aline a créé le salon " Nappy  Hair" ( contraction de Natural et Happy) en banlieue parisienne. Un récit à écouter dans lequel on a encore le cuir chevelu qui gratte de se libérer ! https://www.franceculture.fr/emissions/les-pieds-sur-terre/crepue.  Les Pieds sur Terre, par Sonia Kronlu

Chimamanda Ngozi Adichie


Autrice nigérianne de renom, née le 15 septembre 1977, elle est connue également comme une militante féministe et une femme politique. Originaire d’Abba au sud-est du Nigéria. Elle vit entre Lagos et Washington.

Elle a acquis le statut d’icône depuis que Beyoncé a repris ses mots dans une chanson, se qualifiant de « féministe africaine heureuse ».

Le féminisme, c’est permettre à chacun de vivre comme un individu à part entière. C’est élever les petits garçons pour qu’ils deviennent des être humains, pas des « vrais hommes ».

Dans son dernier livre traduit dans le monde entier Chère Ijeawele, ou un manifeste pour une éducation féministe, elle réaffirme le plaidoyer pour un monde égalitaire qu’elle avait défendu dans une conférence TED retentissante en 2012 :

Il ne faut pas supposer que les hommes et la masculinité sont plus importants. Si on vit dans un monde où les genres sont à égalité, les hommes seront mieux. Ils sont aussi prisonniers, ils sont aussi entravés.