Americanah ! Chimamanda Ngozie Adichie

À la Une

« En descendant de l’avion à Lagos, j’ai eu l’impression de cesser d’être noire »

Peut-on avoir des rêves ordinaires lorsqu’on vient d’Afrique  ?

A Lagos, la plus grande ville du Nigéria, il est d’usage d’offrir aux meilleures copines les vêtements que l’on ne pourra pas mettre dans ses bagages lorsqu’on s’apprête à s’exiler pour devenir une «  Americanah ! »

Ifumele, dont le père est au chômage depuis le jour où il a refusé d’appeler sa patronne « Mummy », et dont la mère s’agenouille chaque dimanche dans une nouvelle église pentecôtiste, Ifumele ne se doute pas qu’un jour viendra où, elle aussi léguera sa garde-robe à ses amies.

Contrairement à ses camarades issus de milieux aisés, elle ne possède pas « plusieurs visas » sur son passeport. Elle ne quittera son pays que sous la contrainte des longues grèves qui accusent les dysfonctionnements de l’université, et l’absence de perspectives qu’offre le Nigéria à ses jeunes diplômes.

Lire de la littérature anglaise, regarder des films américains s’initier à l’amour, réussir leurs études, croquer la vie à belles dents : telles sont les préoccupations d’Ifemelu et Obinze. En somme, ils sont des adolescents ordinaires. Et tout ce qu’ils demandent, c’est pouvoir être considérés comme des individus à part entière.

Mais, aux USA où le hasard l’a poussée, Ifumele observe avec acuité les préjugés raciaux dont sont victimes les noirs américains, et l’essentialisation raciste qui transpire par tous les pores de la société américaine.

Obinze, lui, connaitra les affres d’un parcours de migrant à Londres : là, ce sont les différences de classes sociales qui sont les plus excluantes. C’est au cours d’un dîner ( beaucoup d’idées sont échangées au cours des cocktails et autres réunions mondaines dans ce livre, parce que c’est le lieu de l’entre-soi, où la liste des invités est refermée sur un cercle social partageant des valeurs communes à tous sauf à l’étranger) c’est donc au cours d’un diner qu’Obinze, alors travailleur illégal contraint de reverser 45 % de son salaire pour emprunter une fausse carte de sécurité sociale, Obinze réalise qu’il n’a pas le droit, en tant que Nigérian, d’être un homme aux désirs ordinaires :

Alexa, et les autre invités, peut-être même Georgina, comprenaient tous la fuite devant la guerre, devant la pauvreté qui broyait l’âme humaine, mais ils étaient incapables de comprendre le besoin d’échapper à la léthargie pesante du manque de choix. 

Les bons sentiments tiers-mondistes sont passés au vitriol car ils enferment également Ifumele et Obinze dans une essence noire : impossible d’avoir des rêves ordinaires lorsqu’on vient d’un continent où «  certains ont moins d’un dollar par jour pour vivre »

Le regard naturaliste d’une jeune nigérienne sur les comportements ( racistes et anti-racistes) des occidentaux.

Mais toute la force du roman est de recueillir des observations quasiment anthropologiques par le regard d’une jeune fille franche, effrontée, « insubordonnée » dirait son père.

Car Ifemelunama, dont le nom signifie « faite en des temps heureux » ou « joliment faite », est nigérianne et le restera après 15 années passées aux Etats-Unis.

De sa petite voix polie, elle remet en place quelques bonimenteurs bienpensants ; son regard neuf, jamais naïf, soulève le voile de comportements tellement hypocrites qu’ils en sont absurdes. Voici une des scènes les plus caricaturales :

La caissière d’un magasin de vêtement lui demande quelle vendeuse s’est occupée d’elle, afin de pouvoir lui remettre sa commission.

« Était-ce celle qui a des cheveux longs ? _ Toutes les deux avaient des cheveux longs.

– Celle qui a des cheveux bruns ? »

Toutes les deux étaient brunes.

(…) Comme elles sortaient du magasin, Ifemelu dit : « J’attendais qu’elle demande si c’était celle qui avait deux yeux ou celle qui avait deux jambes. Pourquoi n’a-t-elle pas simplement demandé : « Était-ce la fille noire ou la blanche ? »

Ginika rit. « Parce que nous sommes en Amérique. On est supposé ne pas remarquer certaines choses. »

Oui, je suis Igbo, et alors ?

Ifemelunama, dont le nom signifie « faite en des temps heureux » ou « joliment faite », aura le courage de ne jamais abdiquer son identité nigérianne. Au contraire, ces 15 années passées aux Etats-Unis s’écoulent au rythme d’une affirmation de soi qui passe par l’acceptation de son cheveu naturel, mais aussi l’acceptation de sa langue. C’est ainsi que, maitrisant l’accent américain au point de ne plus être discriminée, elle décide brutalement, comme une révolution personnelle, de ne plus dissimuler son accent nigérian :

C’est seulement après avoir raccroché qu’elle sentit se répandre en elle les premiers signes d’un remords naissant, pour l’avoir remercié, avoir fait de ses mots  » Vous parlez comme une Américaine » une guirlande de fleurs autour de son cou. En quoi était-ce un haut fait, une réussite, de parler comme une Américaine ? Elle avait gagné; (…). Elle avait gagné, certes, mais son triomphe était vide. Sa fugace victoire laissait derrière elle un vaste espace, empli de résonances, parce qu’elle avait emprunté, trop longtemps, une intonation et un comportement qui n’étaient pas les siens.

Le style de l’autrice nigérianne très peu imagé comme pour coller à l’entreprise de démasquage de sa narratrice donne aux discours des intonations Igbo :

« Dike, I mechago ? demanda Ifemelu.

– S’il te plait, ne lui parle pas Igbo, dit Tante Uju. Parler deux langues risque de le perturber.

– Qu’est-ce que tu racontes, Tante ? Nous parlions deux langues, quand nous étions enfants.

– Nous sommes en Amérique. C’est différent.

L’amour libre et choisi, colonne vertébrale du roman, et de la vie

Ce roman d’aventures entre trois continents est aussi un roman d’amour : celui d’Ifemelu et d’Obinze, un de ces grands amours qui ont quelque chose de l’ordre du destin et qui, en cela, sont exceptionnels car toutes les autres femmes du roman, aliénées par le besoin vital qu’elles ont des hommes, pataugent dans les marécages de la dépendance.

Que ce soit Tante Uju, symbole de la femme intelligente (elle est médecin) contrainte à l’exil à la mort du général nigérian dont elle était la maitresse, ou, Kimberley, la patronne et l’amie américaine, bourgeoise engagée dans des ONG en faveur du développement de l’Afrique, qui ne voit pas que son admiré mari n’aime rien plus que lui-même.

La mère d’Obinze est un modèle pour la narratrice : professeure de littérature à l’université, elle a élevé seule son fils, dans le respect de la vérité l’amour de la lecture. Je me demande quelle est la portée symbolique du roman de Graham Green Le fond du problème, qu’elle relit sans relâche ?

Bilan d’une vie dans un salon de coiffure

J’aime bien la construction rétrospective de ce roman, qui prend naissance sur le siège d’un salon de coiffure africaine à Princeton, et se déroule comme le bilan d’une vie américaine, une réflexion qui dure six heures, le temps de faire des tresses plaquées dans une atmosphère chaude, humide où l’on mange du poulet frit.

Le roman s’ouvre sur la décision irrémédiable de rentrer à Lagos, sa ville natale, au Nigéria. Car après 15 ans passés aux Etats-Unis, Ifumele a le choix, le vrai choix ; celui que procure un passeport américain.

6 heures : c’est le temps de passer en revue les 15 années écoulées aux Etats -Unies, qui l’ont vue évoluer du statut d’étudiante pauvre et sans attache à celui de « célèbre blogueuse de la race », boursière de Princeton, ondoyant dans les milieux intellectuels de gauche. C’est aussi le temps de mesurer l’écart entre ce qu’elle a été, ce qu’elle est devenue. Confrontation avec soi et avec l’autre africaine, Aisha la jeune coiffeuse qui n’aura jamais de carte verte et qui fait élabore des projets de mariage comme des stratagèmes qui lui permettront rentrer, le jour venu, assister aux funérailles de sa mère au Sénégal.

Ce n’est pas un hasard si cette réflexion se passe dans un salon de coiffure : on a vraiment l’impression d’avoir senti brûler la peau de notre crane sous l’effet de la chimie qui lisse et détruit le cheveu crépu dont il faut se débarrasser à la veille de l’entretien d’embauche. On ressent également une libération salutaire (j’ai carrément eu l’impression que le crâne me grattait ) le jour où elle décide de laisser pousser ses cheveux «  naturels ». Mais là où, moi, je n’ai plus rien compris, c’est en découvrant les réactions des gens face à cet acte naturel : insultes, réprobations, critiques… On sait à quel point l’histoire des cheveux des femmes est en prise avec celle de leur domination, mais on partage la sidération des milliers d’internautes qui suppliaient Michele Obama d’arborer ses cheveux naturels au moins une fois : « Barack Obama aurait-il été élu président si Michelle Obama avait eu une coiffure naturelle ? » relaye la blogueuse acerbe.


J’ai été agréablement surprise par ce roman car je savais que l’autrice était l’égérie de nombreuses féministes africaines (en effet, en ce moment c’est son dernier essai Chère Ijeawele ou Un manifeste pour une éducation féministe qui se trouve en tête de gondole dans toutes les bonnes librairies ) mais j’ai découvert une grande romancière, qui sait promener comme dit Stendhal «  son miroir au bord du chemin », en assumant le fait que ce chemin soit celui qu’elle connait, qui est le sien : celui d’une jeune femme instruite, issue d’un milieu cultivé nigérian, prompte à souligner l’hypocrisie de l’histoire contemporaine, surtout lorsqu’elle nie les injustices faites aux personnes discriminées.

Sans prétendre à autre chose, elle livre un point de vue d’une originalité qui fait trembler nos zones conceptuelles réconfortantes J’ai beaucoup aimé découvrir, après ma lecture, le visage de cette autrice, l’élégance avec laquelle elle s’habille et que l’on devine aime retrouver dans le roman, derrière certains jugement que la narratrice porte sur « le laissé aller vestimentaire américain » comme manifestation d’un orgueil typiquement bourgeois !

S’il y avait un bémol ( mais j’ai horreur de ça, mettre des bémols aux lectures qui m’ont fait traverser des torrents d’émotions bouillonnantes ! et cela ne vaut pas la peine, pour une vague tentative d’objectivité, de trahir le compagnon d’une si grande aventure … alors non, pas de bémol, c’est dit : je n’avais pas lu 700 pages en 3 jours depuis …trop longtemps pour ne pas être éternellement redevable à Chimamanda Ngozie Adichie d’avoir greffé dans mon cerveaux des souvenirs d’un être-moi qui aurait été noire un jour à Philadelphie et à Lagos !

                                                                                                                       Chimamanda Ngozi Adichie   Americana
Trad. de l'anglais (Nigeria) par Anne Damour                        
 Collection Du monde entier, Gallimard 
         Parution : 01-01-2015
  • Valentine Goby, L’anguille
    Non, ce livre non plus n’a rien à voir avec la pisciculture. Oui, ce livre est une extension de Murène. Étonnant ? Pas tant que cela, si l’on réfléchit à l’importance de partager avec les jeunes lecteurs une immersion en terre de handicap. Valentine Goby avait étudié, pour écrire Murène, l’histoire de l’amputation des membres supérieurs dans les années 60. Dans ce nouveau livre, qui a été sélectionné au Salon du Livre et de la Presse Jeunesse de Montreuil en décembre 2020, elle parvient à transposer cette problématique dans le contemporain d’un collège parisien. Une prouesse.
  • Valentine Goby, Murène, Acte Sud, 2019
    Comment affronte-t-on une brisure aussi radicale de l’élan de vie ? Est-ce que la lecture d’un accident de la vie aussi sinistre ne va pas alimenter nos peurs, affaiblir notre croyance vitale, fragiliser la ridicule réserve de courage dans laquelle nous puisons déjà chaque jour, en ces temps corona-virés de destruction de notre hôpital, de notre … Lire la suite Valentine Goby, Murène, Acte Sud, 2019
  • Valentine Goby -De Murène à L’anguille : le handicap, de l’autre côté de l’aquarium.
    François, amputé des deux bras à l’âge de 20 ans, ouvre la voie du handisport dans les années 50.